Une statue émouvante, objet de vénération dans l’antiquité, un rarissime bronze grec. Un vieux champion, qui a sacrifié à son art même l’amour des femmes, se bat contre la déchéance physique et la fin des choses.

 

Aujourd’hui les fideles, et non, défilent à saint Pierre pour toucher le pied de la statue du saint. Dans l’antiquité, en Grèce, les gens touchaient le pied du vieux boxeur, en signe de vénération. Pourquoi ? Un drame émouvant se cache dans cette statue.

Le boxeur, puissamment bâti mais vieillissant, vient de terminer un match. Epuisé, il a dû s’assoir. Il est essoufflé, au point que le souffle pousse vers le haut ses moustaches. Il porte encore ses gants, qui sont décrits avec une extrême précision : les lanières de cuir ainsi que la doublure en fourrure. Les athlètes compétaient nus et ici le souci de réalisme s’est poussé jusqu’à représenter l’infibulation du sexe, qui était parfois pratiquée sur les sportifs pour éviter qu’ils dispersent leurs énergies avec les filles.

Un bleu, rendu avec un alliage à base de plomb, plus foncé du bronze, enfle sous l’œil droit. Le sang, rendu avec des incrustations de cuivre, a coulé copieux de ses blessures, sur le bras ainsi que sur la cuisse.

Malgré la position frontale du corps, la tête tourne brusquement vers la gauche, en attirant le regarde du spectateur. L’homme s’est tourné vers les juges et attend de savoir si c’est lui, encore une fois, peut être la dernière, le gagnant. A présent, regardez ses oreilles : elles sont tuméfiées, meurtries par les innombrables coups reçus dans sa carrière. Il est sourd !

Jadis vainqueur, célèbre, admiré, il ne peut pas quitter ce qui a donné un sens à sa vie, un rêve auquel il a tout sacrifié, même l’amour des femmes. Loin d’être une figure pathétique, c’est un héros qui est représenté ici, indifférent à la souffrance du corps, résolu à se battre contre son vrai ennemi, la déchéance et la fin des choses. L’effort, vain, d’entendre ce que disent les jugent révèle sa fragilité, et nous dit, grâce à ce seul écart de la tête, que la force de l’homme n’est pas dans le corps, mais dans l’âme.

Malgré différentes hypothèses, nous ne savons toujours pas dans quelle ville grecque cette œuvre extraordinaire se trouvait. Elle a été importée par les romains et peut être installée dans les thermes de Constantin ou dans un temple du Quirinal. En tout cas, elle était considérée si extraordinaire que les romains on voulu la sauver. A l’approche d’une invasion, ils on enterré cette statue ainsi qu’un autre bronze grecque, le Prince hellénistique, dans les fondations d’un bâtiment, immergée dans une fine terre tamisée, pour que les statues soient protégées. Là, elles ont dormis pendant 15 siècles, jusqu’en 1885, quand elles on été retrouvées.

Je repense au Milon de Croton de Puget, conservé au Louvre. Là aussi l’artiste a représenté un ancien champion olympique incapable d’accepter sa déchéance physique, ce qui lui coutera la vie. Mais la ligne brisée baroque exprime le drame avec emphase, tandis que la seule rotation de la tête, dans le boxeur à repos, exprime avec dignité et retenue la tragédie de l’homme.

Quand, il y a très longtemps, j’étais un jeune danseur, j’ai participé à beaucoup de spectacles avec Nureyev. Nous, les jeunes, ne pouvions pas comprendre pourquoi un si grand artiste s’obstinait encore à danser, quand son corps, vieillissant et malade, se refusait. Aujourd’hui je comprends qu’il ne dansit pas pour le public, il dansait pour soi même.